Toute ma vie, je me suis investi pour transmettre la mémoire d'un passé douloureux, le souvenir d'une enfance angoissée, d'une tranche de vie volée à tout jamais, d'une famille dont il ne restait plus que des lambeaux en 1945. 65 ans se sont écoulés depuis la fin du second conflit mondial et, pour beaucoup de nos concitoyens, l'horreur de ce qui s'est déroulé à l'époque s'est banalisée. Un clou chasse l'autre...
Ce soir, au Conseil Communal, le M.R. présentera un point avec un projet de délibération sur la proposition déposée par le Vlaams Belang soutenue par la grande majorité des sénateurs flamands, d'ouvrir, à nouveau, le dossier de la collaboration et de son corollaire l'amnistie.
Je serai, plus que probablement, absent à cette séance, mais je souhaite témoigner.
Je vous remercie, d'ores et déjà, de l'intérêt que vous porterez à la présente.
Aujourd'hui, en Europe, l'extrême-droite relève la tête; comme une pieuvre, son influence s'étend lentement mais sûrement en France, aux Pays-Bas, en Italie, mais aussi dans des pays jusqu'il y a peu sous autorité communiste :Russie, Ukraine, Hongrie.
Premier constat : cette idéologie ou du moins sa représentation politique, qui prêtait encore à sourire dernièrement, a trouvé progressivement son rythme de croisière, surfant sur une vague banalisée par la suppression de certains interdits moraux. Par ailleurs, elle profite d'une situation économique angoissante à affronter, qui laisse une partie de nos populations désemparées sur le bord de la route, répondant aux chants des sirènes.
Deuxième constat : en Flandre, depuis 1918, avec la foi du charbonnier, il s'est toujours trouvé des hommes qui ont transcendé les différents partis politiques et, notamment, le CVP, pour porter une vision égocentrée et réductrice de la question.
Dès 1947, des voix s'élevèrent, avec l'ambition claire de renverser les décisions qui avaient été prises contre les collaborateurs avec l'occupant nazi. Un an plus tard, en 1948, dans la foulée, la loi dite Struye, du nom du Ministre PSC de la Justice, fut adoptée. Déjà, elle permit à des millers de ces collaborateurs de récupérer leurs droits, voire de bénéficier d'une libération anticipée. Parallèlement, 82 % des condamnés à la peine capitale virent celle-ci commuée en un emprisonnement à vie. En 1961, le ministre socialiste Pierre Vermeylen obtint le vote d'une loi dite "relative à l'épuration civique". Celle-ci fut publiée le 1er juillet et entra en vigueur le 11, donc dans des délais extrêmement courts. Elle permit à près de 50.000 de collaborateurs de retrouver leurs droits. Parmi eux, 20.652 figuraient sur les listes des auditeurs militaires, mais n'avaient jamais été condamnés, 23.114 s'étaient vus infliger des peines de prison inférieures à trois ans, 8.143, bien que condamnés à des peines allant de trois à cinq ans, tirèrent parti d'une disposition particulière, permettant l'introduction d'une requête individuelle auprès du Ministre de la Justice. Enfin, 9.844 personnes, qui s'étaient vues infliger des peines entre 5 et 10 ans, obtenaient, moyennant une démarche volontaire, des réductions substantielles de celles-ci.
Depuis, malgré quelques tentatives de remettre la question sur le tapis, la Flandre attendait visiblement son heure.
Troisième constat : plus interpellateur quant à l'avenir : des exemples démontrent que le Front Francophone, sur le sujet, n'est pas aussi solide qu'il y paraît en première analyse. Faut-il rappeler que le Ministre de la Justice, actuellement en fonction, a envoyé à Bruges, en mai 2010, un représentant officiel à la commémoration de la disparition du leader fasciste de Verdinaro Joris van Severen, y associant, indirectement ses collègues francophones du gouvernement Leterme. J'attends toujours un désavoeu, éventuellement des sanctions...
Aussi troublant, Monsieur di Rupo a déclaré, dans le cadre de sa mission de préformateur, en juillet 2010, que le dossier de l'amnistie pourrait faire l'objet, après constitution d'un gouvernement, d'une discussion approfondie et ce, dans un climat clair et serein.
A mes yeux, ce serait faire injure à Monsieur di Rupo que d'imaginer qu'il ignorait, en franchissant à nouveau la ligne verte, qu'il ouvrait une porte dans laquelle ne manqueraient pas de s'engouffrer aussitôt les Flamands.
Conclusions : Nous nous trouvons face à un dossier dans lequel il serait injurieux pour les Francophones de proposer une solution à la Belge ou de permettre toute nouvelle évolution juridique ou administrative. Nous sommes devant la crême du noyau dur de la collaboration, devant ceux qui ont traqué et envoyé des compatriotes à Brendoonck ou dans des camps de concentration dont la plupart ne sont pas revenus ou avec des séquelles difficilement réparables.
Est-il concevable, pour les Démocrates que nous sommes, d'autoriser, en tout ou en partie, l'application des conséquences juridiques découlant d'une amnistie :
- Les amendes devront être restituées par l'Etat, sauf si l'amnistie en dispose autrement. Le même sort est réservé aux frais de justice.
- L'amnistie interdit qu'il soit fait mention, dans le casier judiciaire de l'intéressé, d'une condamnation du même type.
- L'amnistie ne peut représenter un obstacle à l'octroi d'un sursis ou d'une suspension du prononcé de la condamnation en cas de récidive. Encore heureux que tout en procédant au pardon juridique, elle est incapable de décréter l'oubli absolu.
Je me félicite de faire partie d'un groupe, le M.R., qui, ce soir, a pris l'initiative de présenter un point sur ce sujet.
On en connaît, malheureusement, les limites.
Que pèse cette démarche ou l'action du 16 mai dernier de l'asbl "Les Territoires de la Mémoire" face aux déclarations suivantes du ministre CD&V Stefaan Declercq : "A un certain moment, on doit être adulte et prêt à discuter. Et, peut-être, aussi, à oublier, parce que c'est du passé. C'est nécessaire pour rétablir une société." Sic !
Pour ma part, je n'ai pas de leçon à donner ni de recette à proposer, je souhaite cependant insister sur deux propositions :
- exiger des Présidents de Partis Francophones et d'autres, si possible, le soutien ferme au dépôt et au vote sans compensation, afin de mettre sur un pied d'égalité, tant sur le plan matériel que sur le plan moral, toutes les victimes du nazisme ou leurs descendants directs.
- un plan pour promouvoir, dans les écoles de tous les réseaux, la transmission obligatoire de la mémoire, cette formation donnée par un personnel inattaquable, étayée par les leçons de l'histoire et aborder les récidives qui ont eu lieu au Cambodge, au Rwanda et, plus près de chez nous,
en ex-Yougoslavie...
Sources : Loi dite Vermeylen relative à l'épuration civique du 30 juin 1961
idem commentaires de la Libre Belgique
L'amnistie des anciens collaborateurs : de quoi parlons-nous ? Marc Verdussen - 29/07/2010
CCLJ : Les erreurs du Centre Simon Wiesenthal
Amnistie : Le débat est loin d'être clos ! D.H.
M.R. : Proposition de motion soumise au Conseil Communal le 30 mai 2011.